Manifestations, obligation du port du RIO, BRAV-M, enquête auprès des forces de l’ordre de terrain

Auteur(s)
Laurence Beneux, France-Soir
Publié le 17 avril 2023 - 11:30
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RIO identification
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F. Froger / Z9, pour France-Soir
Le RIO, ici visible à la verticale, sur l'uniforme d'un commissaire.
F. Froger / Z9, pour France-Soir

ENQUÊTE - Manifestations, port du Référenciel des Identités et de l’Organisation (RIO), qu’en pensent nos forces de l’ordre ? Nous sommes allés à la rencontre de certains d’entre eux, afin de le leur demander. Cette mini-enquête n’a évidemment pas valeur de sondage. Elle a pour seule ambition de prendre la température auprès de policiers et de gendarmes, et le résultat n’est pas sans réserver de petites surprises. Ceux qui ont accepté de répondre aux questions soutiennent les manifestations et exécutent certains ordres à contre-cœur. Ils sont loin d’être unanimes sur la question des BRAV-M. Une majorité d’entre eux juge que leurs hiérarchies ne sont pas bienveillantes. Quant à l’obligation du port d’un numéro d’un matricule d’identification, le fameux RIO, ils estiment que c’est un « non-sujet ». 

Le 5 avril dernier, le Conseil d’État, saisi en référé liberté par plusieurs associations rejetait leur demande de faire injonction au ministère de l’Intérieur de prendre des « mesures renforcées » afin de contraindre les membres des forces de l’ordre de porter visiblement leur « RIO » durant leurs interventions, ainsi que la réglementation l’exige.

Le juge administratif reconnaissait bien que « l’obligation de porter un numéro d’identification n’a pas été respectée en différentes occasions par des agents de la police nationale pendant l’exécution de leurs missions, en particulier lors d’opérations de maintien de l’ordre », mais il estimait aussi que ces manquements ne traduisaient pas « une carence suffisamment caractérisée à faire respecter l’obligation en cause, de nature à porter par elle-même une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale ». 

Les associations requérantes avaient notamment argumenté que le non-port de ce matricule d’identification était à l’origine du classement d’un certain nombre de plaintes déposées contre des membres des forces de l’ordre, accusés d’avoir fait un usage illégitime de la violence durant les manifestations, faute de pouvoir identifier les fonctionnaires mis en cause. 

« Si l’État a envie d’imposer un truc, je vous garantis qu’il le fait et que c’est respecté ! »

Qu’en pensent les policiers et gendarmes que nous avons interrogés ? Hé bien globalement, c’est pour eux un « non-sujet ». Parce qu’ils acceptent majoritairement de porter le fameux matricule et parce que, de toute façon, il ne sert à rien en cas de violences illégitimes. 

Les CRS et gendarmes mobiles ont refusé de commenter l’obligation en se réfugiant derrière le devoir de réserve, mais nous ont néanmoins fait remarquer qu’ils le portaient tous parce que « c’est obligatoire ». Et le fait est que, concernant nos interlocuteurs, nous avons pu constater que c’était le cas. 

Même réponse chez des policiers appartenant aux services chargés de la circulation ou de police secours : « Dans mon service, on le porte tous ». 

Des fonctionnaires reconnaissent cependant que ce n’est pas le cas pour tous leurs collègues. Ils affirment qu’il y a alors « une sorte de bienveillance de la hiérarchie ». Ce dernier point semble conforté par les déclarations de la préfecture de police de Paris que nous avons contactée : si elle affirme que ses effectifs « ont pour consigne de porter leur numéro RIO », elle nous précise aussi qu’aucun agent « n’a été sanctionné depuis 2016 ».  

D’ailleurs, nous assène un syndicaliste, « si l’État a envie d’imposer un truc, je vous garantis qu’il le fait et que c’est respecté ! ». 

Mais les policiers affirment que, durant les manifestations, le port du RIO n’a aucune utilité pratique. D’abord parce que l’administration peut les identifier même en son absence : si elle échoue à le faire, ce serait parce qu’elle ne s’en est pas vraiment donné la peine. Et ensuite parce qu’un manifestant susceptible de vouloir se plaindre sera bien en peine de retenir ou même de voir le fameux matricule.   

« Si on se prend un coup de matraque, c’est violent, et on pense à autre chose qu’à mémoriser un numéro », nous affirme-t-on. Sans compter que ledit numéro est bien difficile à lire quand la situation est tendue. Les fonctionnaires affirment que les matricules sont souvent cachés par les équipements, qu’ils s’effacent rapidement avec le temps et qu’avec les fumigènes lancés durant les manifestations, il est impossible de les distinguer. 

Nous avons pu constater, hors manifestations, que si les matricules des CRS ou des gendarmes sont bien visibles, les chiffres noirs se détachant bien sur le fond clair, il peut en aller différemment pour d’autres services. Un jeune fonctionnaire nous a affirmé être dans la police depuis seulement 6 mois. Pourtant, l’inscription de son RIO était déjà complètement passée et lisible uniquement de près. 

Le principe de l’obligation du port du RIO fait l’objet d’un jugement sévère de la part de nombreux policiers (aucun gendarme n’a accepté de nous répondre à ce sujet). Il s’agirait d’une mesure « débile » (sic, ce qualificatif est revenu plusieurs fois, ndlr), imposée en 2014 par Manuel Valls après que ce dernier a dû renoncer à une idée jugée parfaitement hors-sol : imposer qu’un récépissé soit délivré par les forces de l’ordre après chaque contrôle.  

D’après les policiers, le RIO aurait pour unique conséquence de favoriser la multiplication de plaintes farfelues ou malhonnêtes, déposées par des personnes malintentionnées, et qui « font perdre du temps à tout le monde tout en stressant les policiers ». 

Les fonctionnaires ne portant pas le RIO font-ils donc acte de résistance par rapport à cette obligation « débile » ? De ce que nous avons pu entendre, non. La réalité est beaucoup plus prosaïque : ce matricule s’accroche sur l’uniforme, et ils oublient de le mettre ou l’ont perdu. Ces chiffres ne font pas que s’effacer avec le temps. Leurs supports peuvent tomber ou être égarés. Certains reconnaissent cependant que des collègues peuvent faire preuve d’une négligence qui confine à la mauvaise volonté, mais ils seraient très minoritaires. 

En ce qui concerne le port de cagoules, qui a aussi fait l’objet de critiques, la raison qui nous a été donnée est d’ordre pratique : il s’agit de cagoules « non feu ». En manif, elles n’ont pas vocation à dissimuler le visage, mais à le protéger d’éventuels jets de projectiles incendiaires. 

Il est aussi à remarquer que, contrairement à ce qu’on pourrait penser en écoutant divers représentants policiers ayant accès aux médias, la reconstitution des BRAV-M est loin d’être unanimement défendue chez les flics de terrain.  

Si certains d’entre eux les reconnaissent utiles, d’autres émettent de sérieuses réserves quant aux motivations des collègues à se porter volontaires pour cette unité. Disons, pour user d’euphémisme, que les membres des BRAV-M ne sont pas toujours considérés comme appartenant à la crème des forces de l’ordre. Nous avons même entendu certaines descriptions utilisant un vocabulaire assez fleuri... 

Peut-être est-ce dû en partie au fait que « la hantise », qui serait au cœur de nombreuses conversations policières, est qu’il y ait un mort. « On en parle souvent avec les collègues. La situation deviendrait hors de contrôle », nous dit-on. 

La dureté de certains propos est probablement aussi aggravée par la crainte que les polémiques entourant ces BRAV-M rejaillissent sur l’ensemble de la profession.

Enfin, à l’aune (à relativiser, nous le répétons) de ce que nous avons entendu, les policiers soutiennent les manifestations. « Les syndicats de police contestent cette réforme et on peut voir des policiers participer aux manifestations les jours où ils ne travaillent pas », nous rappelle-t-on. 

Ceux qui n’ont pas à les encadrer s’en félicitent. « Heureusement, notre service ne va pas sur les manifs », nous a-t-on dit à plusieurs reprises. 

« Le 49.3 a rendu les gens fous, on n’est plus en démocratie »

Et d’autres, dont le maintien de l’ordre n’est pas la spécialité mais qui y sont envoyés faute de personnel suffisant, y vont à reculons.  

« On n’a pas envie d’y aller ! Il est arrivé que l’on fasse des c……ies et on doit réprimer des frères », affirme un spécialiste de l’intervention. « Ben oui, je dis 'des frères' parce qu’ils sont comme nous, du même milieu social. C’est pas que les fauteurs de troubles qu’on nous ordonne d’arrêter, c’est même rarement eux. Moi, je crois qu’on va vers une sorte de guerre civile, les riches contre les pauvres ». 

Beaucoup de policiers interrogés se sont empressés de nous confirmer qu’après l’usage du 49.3, les consignes ont changé. C’est devenu « tolérance zéro » ou une formulation qui sonne comme une dénonciation, « en gros, on nous a dit qu’il fallait rentrer dans le tas ».  

« Le 49.3 a rendu les gens fous, on n’est plus en démocratie »accuse un chef de groupe. « Alors que j’ai été frappé par la très grande bienveillance des gens », reprend-il. « Même les non manifestants, qui d’habitude s’énervent en disant qu’on les empêche de travailler, que tout ça fait ch…, étaient patients et calmes, solidaires ». Et de nous expliquer que sa motivation est que les manifestations puissent se tenir dans de bonnes conditions. 

Néanmoins, les policiers affichent majoritairement une hostilité très forte à un renforcement des sanctions, en cas de manquement à l’obligation de port du RIO. « Qu’ils essaient, ils verront bien ce que ça donne », a-t-on entendu.  

Mais ce n’est pas pour pouvoir être violent en bénéficiant d’un anonymat auquel ils ne croient pas. Non. C’est parce qu’ils accusent leurs hiérarchies de ne pas être bienveillantes. Les vrais responsables seraient très rarement ceux qui sont sanctionnés. Les policiers expliquent que, lorsqu’ils reçoivent un ordre, ils n’ont pas le choix. Et les conditions de travail sont aussi pointées du doigt comme favorisant l’exaspération ou la panique. 

« Il faut comprendre que quand ça fait 12 ou 14 heures qu’on est debout, qu’on s’est fait insulter, qu’on a pris des projectiles, qu’on n’a pu ni manger, ni pisser, on est plus à même de perdre notre sang-froid. Je sais que ce n’est pas une excuse, mais enfin nous sommes des êtres humains », plaide un spécialiste de l’intervention. 

« Quand on est blessé, on est complètement abandonné. On ne touche plus nos primes et on nous laisse nous débrouiller », dénonce un policier veillant au respect du trajet des manifestations.   

Il est à noter que les seuls commentaires que nous avons pu obtenir de la part de gendarmes portent sur leurs horaires durant les manifestations. Comme ce sont des militaires, ils seraient corvéables à merci. Les heures supplémentaires ne sont pas payées (alors qu’elles le sont, mal, dans la police) et l’un d’entre eux nous a affirmé avoir travaillé jusqu’à 36 heures d’affilée !   

Alors de nombreux membres d’une profession qui s’estime maltraitée clament qu’il ne faut pas charger leur mule d’avantage. Leur ajouter une pression en faisant planer un risque effectif de sanction pour non-respect d’une obligation « débile », considérée comme inefficiente, c’est « non ! ».  

D’autant qu’on ne se poserait pas les bonnes questions quand les manifestations dégénèrent.  

« La bonne question, c’est pourquoi on ne neutralise pas les black blocs avant qu’ils se forment et agrègent d’autres personnes. Pourquoi les laisse-t-on arriver jusqu’aux manifs ? Alors qu’ils sont connus. Les copains des renseignements te le confirmeront. Donc, c’est un choix politique », conclut un policier d’une unité d’élite.

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