Refroidir la Terre pour freiner le réchauffement climatique ? Des techniques de géo-ingénierie suscitent l’intérêt des chercheurs mais préoccupent l’UE et l’ONU

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France-Soir
Publié le 27 juillet 2023 - 09:30
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AFP/GETTY IMAGES AMÉRIQUE DU NORD/Drew Angerer
Microsoft a financé de nombreuses recherches liées au climat et la biotechnologie : Bill Gates au Climat Action Summit 2019.
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CLIMAT - Pourquoi lutter contre le réchauffement climatique et ses causes lorsqu’on peut manipuler la météo ? Telle est l’approche de la géo-ingénierie, un ensemble de techniques visant à modifier le climat pour refroidir la Terre. Tandis que des scientifiques, des startups et des milliardaires comme Bill Gates appellent à recourir à ces technologies de “modification du rayonnement solaire”, d’autres organismes comme l’ONU ou l’Union Européenne alertent sur les “risques et conséquences inattendues” et appellent à un débat international sur leur gouvernance. De quoi s’agit-il ? Pourquoi la géo-ingénierie est aussi encouragée, particulièrement aux États-Unis, qu’appréhendée ?  

Devant la difficulté, voire l’échec à réduire les émissions de CO2 responsables du réchauffement climatique, des chercheurs et des startups ont recours à la géo-ingénierie. Les techniques pour refroidir la surface de la terre jusque-là proposées et explorées sont nombreuses mais les plus avancées sont l’injection d’aérosols dans la stratosphère et la “perturbation stratosphérique contrôlée”. 

Plusieurs expériences déjà menées 

Inspirée partiellement de l’éruption du volcan Pinatubo aux Philippines en 1991, qui avait fait baisser les températures mondiales d'environ 0,5°C pendant 2 ans, l’injection d’aérosols dans la stratosphère consiste à imbiber le ciel de particules de dioxyde de soufre, capables de réfléchir une partie des rayons solaires dans l’espace. Cette technique a été explorée en février 2023 par la startup américaine Make Sunsets. Ses deux cofondateurs, Luke Iseman et Andrew Song, ont brûlé un fongicide à base de soufre et capturé la fumée dans des sacs-poubelle. Ce gaz a été mélangé dans un ballon à de l’hélium, afin de le gonfler et de le faire léviter.  

Une première expérience a été menée. Trois ballons, équipés de matériel d’analyse, de traqueurs et de caméras, se sont envolés depuis le Nevada. La startup n’a pas encore dévoilé les résultats de son premier test mais son idée a pu convaincre des investisseurs, qui lui ont accordé plus de 500.000 dollars. Des clients ont également exprimé leur intérêt. "Nous avons 2.790 commandes par 58 clients payants que nous n'avons pas encore livrés", a déclaré Luke Iseman à CNBC. Lui et son comparse affirment qu’un seul gramme de dioxyde de soufre “annulerait une tonne d’émission de CO2 sur une année”.  

Une expérience similaire a été menée en mars au Royaume-Uni, selon les révélations du MIT Technology Review, par le chercheur Andrew Lockley, en collaboration avec la société European Astrotech. Un ballon, nommé Stratospheric Aerosol Transport and Nucleation a été lancé à haute altitude et a libéré plusieurs centaines de grammes de dioxyde de soufre dans la stratosphère.  

“L’effet de perturbation stratosphérique contrôlée” remonte à plusieurs années déjà. Il s’agit d’un projet de chercheurs de l’Université de Harvard du nom de SCoPEx (Stratospheric controlled perturbation effect, ndlr), qui consiste à envoyer un ballon ou des avions pour disperser, non pas du dioxyde de soufre mais des particules de sel extrêmement fin à 20 km d’altitude, c’est-à-dire entre le sol et la stratosphère. L’expérience, prévue pour 2021, a été retardée après le refus de la Suède et de son agence spatiale de mener ce test, suite aux refus de populations indigènes, particulièrement les Samis (dits aussi les Sames ou "Lapons"). Une décision acceptée par les chercheurs de Harvard, qui ont annoncé le rapatriement de leur expérience aux États-Unis, dont le gouvernement a exprimé un soutien mesuré aux recherches sur ce domaine. 

Si le site dédié au SCoPEx ne mentionne aucunement le milliardaire Bill Gates, connu aussi bien pour avoir fondé Microsoft que pour avoir financé de nombreuses recherches liées au climat et la biotechnologie, plusieurs médias comme Forbes ou Newsweek confirment son investissement, sans dévoiler de montants.  

L’UE et l’ONU préoccupés 

Un intérêt croissant qui a suscité les réactions d’institutions comme l’Union européenne ou encore l’ONU. En juin, Frans Timmermans, vice-président de la Commission européenne, alertait sur les risques liés à ces technologies. "Nous constatons que la géo-ingénierie est discutée et explorée dans plusieurs parties du monde et qu'elle est considérée par certains comme une réponse potentielle future au changement climatique", a-t-il déclaré. "Il s'agit d'une question qui comporte des indications globales et des risques considérables; personne ne devrait faire des expériences, seul, sur notre planète commune". 

Des risques pluridimensionnels puisque. “Que se passera-t-il si certains pays font cavalier seul ?", s’interroge-t-il encore, appelant à un débat international. Le Programme des Nations Unies pour l’environnement (UNEP) avait déjà émis des possibilités dans son rapport “One Atmosphere”, publié le 28 février dernier et consacré aux risques associés aux techniques de gestion du rayonnement solaire.  

Les premiers risques sont climatiques. La technique des injections d’aérosols dans la stratosphère pourrait entraîner “un sur-refroidissement régional dans les régions tropicales et un sur-réchauffement résiduel dans les régions polaires”, ou encore “des asymétries de température entre les hémisphères Nord et Sud”. Les experts de l’ONU avertissent ensuite contre des dégâts environnementaux. “Pour être efficace, le déploiement de telles techniques doit être maintenu en continu pendant des décennies ou plus”. Si le déploiement de l’injection d’aérosols dans la stratosphère devait être interrompu un jour, “le réchauffement jusque-là masqué se manifesterait de nouveau en quelques années” et les “graves effets néfastes sur les écosystèmes, la biodiversité et les espèces” provoqués par la géo-ingénierie “augmenteraient soudainement en intensité”. 

À cela s’ajoute une problématique “morale”, puisque ces technologies sont “court-termistes” et dominées, selon l’ONU, par des “préoccupations financières”. Frans Timmermans a aussi évoqué le risque géopolitique, inhérent à la gouvernance de ces techniques. Et si des particules de soufre injectées dans un pays impacteraient le pays voisin, comme tel a été le cas avec Make Sunsets, qui a dû stopper ses expériences après la protestation du gouvernement mexicain ?  

Environ 450 experts ont également appelé, dans une lettre ouverte qui relaie leurs inquiétudes, à un agrément international de non-usage de ces techniques de géo-ingénierie. "On ne peut pas vraiment se débarrasser de toutes les incertitudes par des expériences en laboratoire. Mais les expériences à petite échelle ne peuvent pas non plus nous donner une image complète de la situation”, argumente l’un des signataires.

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