L’ Ukraine, puissance nucléaire : Victoire à la Pyrrhus de la stratégie britannique - Perspectives (partie 3)

Auteur(s)
Etienne Bommier, France-Soir
Publié le 28 mars 2024 - 07:00
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France-Soir
L’ Ukraine, puissance nucléaire : Victoire à la Pyrrhus de la stratégie britannique - L'état final à long terme (partie 3)
France-Soir

Cette longue analyse est articulée en trois partie dont la première partie, publiée hier décrit la situation. Dans la seconde, l'auteur, Etienne Bommier a proposé une analyse sur la manœuvre des Britanniques et des Américains. Enfin, dans cette troisième partie, il décrit ce qui pourrait être l’état final à long terme.

Perspectives

Quelles seraient les conséquences géopolitiques d’un bouclage ouest de la Russie, de la Baltique à la Crimée ? La Russie pourrait-elle l’accepter sans utiliser l’argument de l’atteinte à ses intérêts vitaux ? Il faut en douter. Dans la Grammaire des civilisations, Braudel relevait qu’« il n’y a de Russie véritable que barrant l’isthme européen en son entier, de la Baltique aux mers du sud, en contrôlant les liaisons. » L’OTAN peut-il s’y substituer ? L’histoire a montré que les Russes savent pratiquer la politique de la terre brûlée. Faut-il les y contraindre ?

L’isolement de la Russie du reste de l’Europe sera un facteur d’affaiblissement évident. L’Allemagne et la France seront également affaiblies, incapables d’exploiter tout leur potentiel économique sur un continent scindé, d’autant que la Russie fournit tout le gaz nécessaire à l’industrie allemande, ainsi que 80% du combustible que la France brûle dans ses centrales nucléaires. À quoi bon construire des EPR s’il n’y a plus de MOX ? À ce compte-là, le bouclage ouest de la Russie, de la Baltique à la Crimée, serait uniquement une victoire stratégique de la grande Bretagne.

L’affaiblissement de Moscou n’est pas nécessairement gage de sécurité. Dans les républiques asiatiques de l’ex-monde soviétique, une instabilité est à anticiper. Ces dernières verront leurs conditions de vie se dégrader, car même indépendantes, beaucoup de choses dépendent encore de Moscou et de ses bureaux d’études qui gèrent l’entretien de réseaux d’infrastructures issus de l’URSS. Un monde s’écroulera, des destructions s’amoncelleront.

Les USA proposeront des plans Marshall, sauf que cette fois-ci, la Chine en proposera aussi du fait de sa large présence en Sibérie, à l’est du très grand oblast de Krasnoïarsk, dans la partie asiatique de la Russie. L’URSS a construit des installations hydroélectriques en Sibérie utilisées aujourd’hui pour alimenter la Chine en électricité. La Russie construit un gazoduc vers la Chine, etc. Ces grandes infrastructures russes répondent aux besoins de la Chine mais passent insidieusement et indiciblement sous influence chinoise, ce qui pourrait ajouter des difficultés aux Européens à la recherche de produits miniers russes

Le mémorandum USA Ukraine de 2021 fait suite à l’éviction de l’Europe du projet de stockage de déchets nucléaires à Tchernobyl abouti en 2019. Il est à relier à l’accord de 2008 USA Ukraine et pourrait amener l’Ukraine à retrouver le niveau de puissance nucléaire qu’elle fut avec l’URSS. En effet :

  • La réattribution en 2007 du projet de dépôt de déchets nucléaires lancé par les Européens en l’an 2000 à Tchernobyl au profit d’une société américaine (Holtex) sans explication de la part de l’Ukraine contribue à semer le doute sur les intentions finales des USA et des Ukrainiens.
  • lorsque Rosatom approvisionne un client, l’Ukraine en l’occurrence, Rosatom reprend contractuellement les barres consommées dans les réacteurs et les retraite en Russie. Il n’y a pas risque de détournement de produits de fission et de possibilité de prolifération ;
  • Lorsque Westinghouse installe ses barres, cette société ne prévoit pas de les reprendre pour les retraiter après usage. Elles donnent indiciblement à l’Ukraine les capacités de récupérer ces produits de fission et d’être en mesure de fabriquer une bombe sale, voire une bombe nucléaire.
  • Les deux accords Etats-Unis/Ukraine de 2008 et de 2021 signés sur un stock de déchets nucléaires à Tchernobyl cacheraient-ils une prolifération nucléaire insidieuse en Ukraine acceptée par les USA ? Serait-ce un tour de passe-passe à l’ukrainienne pour aussi réduire la position de la France en Europe, voire à l’ONU ?

L’accord de 1994 reconnaissant l’Ukraine dans ses frontières et sans armes nucléaires semble contourné. Ni la France, ni l’Europe n’ont réagi bien fort. La défaite de la Russie sera aussi la défaite des puissances européennes continentales, voire même de l’Union Européenne post-Brexit. La France se réjouira-t-elle d’un Donbass ukrainien et d’une Ukraine européenne nucléaire quand elle aura perdu de ses puissances absolue et relative ?

Que la guerre en Ukraine soit une guerre de succession de l’URSS, rien n’interdit à certains pays occidentaux de tenter d’en profiter, sur fond d’une compétition économique. Mais au-delà d’un certain engagement matériel et financier, l’avenir des États est en jeu. D’un côté Etats-Unis et Grande Bretagne poussent leurs clients, en particulier les membres de l’OTAN à donner leurs ressources et à réduire leurs relations avec la Russie affaiblissant spécifiquement la France et l’Allemagne, et de l’autre côté, les Etats-Unis ont intérêt à un déstockage à bons comptes des systèmes d’armes qui datent de la guerre froide et à en tester de plus récents sur le champ de bataille, à étudier de nouveaux concepts de combat, et à se positionner en force dans la reconstruction qui arrivera.

Mais depuis ce 24 février 2022, la Russie a consommé beaucoup de ces anciens systèmes armes qui, à l’évidence aujourd’hui, ne pouvaient menacer l’OTAN. Mais la Russie s’en remettra et va remplir ses dépôts avec des armements modernes, performants et en nombre. Ainsi l’OTAN va devoir se reconstruire aussi, et chèrement. Le RETEX de l’OTAN va avoir son pendant en Russie. Pour en limiter les effets, sachons anticiper en accueillant les jeunes élites intellectuelles, culturelles et sportives russes sur un fond de stratégie de séduction.

La ténacité des leaders politiques de ces deux grands pays Etats-Unis et Grande-Bretagne ont avec la Russie un objectif à leur taille et spécialement résilient. L’affrontement en sera d’autant plus violent. L’Amérique a déjà tiré deux bombes nucléaires en 1945 ce qui lui a donné une autorité stratégique indiscutable pendant de nombreuses années. La Russie pourrait oser faire de même pour affirmer son autorité lorsqu’elle dira que ses intérêts vitaux seront menacés, mais dans des conditions différentes, en louvoyant avec le droit international qui n’existe pas franchement encore sur le sujet. Aucun pays ne serait visé directement, mais un bloc de pays pourrait souffrir de cette explosion qui tuerait peu de personnes instantanément et tempèrerait la volonté de nombreux chefs d’Etats à réagir.

L’Union Européenne. ne semble faire que du suivisme par solidarité occidentale. La France, pour sauver son image dans le groupe des nations occidentales, risque d’être entrainée dans une guerre qu’elle n’avait ni préparée ni voulue, et dont les intérêts bien compris ne sont pas ceux des Américains ni des Britanniques.

Ce conflit a ramené la guerre en Europe. L’esprit belliqueux s’était éteint tranquillement depuis 1945. On peut le voir avec les difficultés récentes des Allemands à travailler en secret, les difficultés des pays européens à fournir armes et munitions qu’ils n’ont plus, et les difficultés des Russes et des Ukrainiens à trouver des soldats. Même le matériel russe n’était pas au niveau. Les carcasses de chars et de véhicules le démontrent, *les obus viennent de Corée du Nord ; la Russie n’était pas prête à faire la guerre. Personne n’imaginait plus la guerre. Et pourtant va-t-elle s’arrêter ? Ni les Américains, ni les Britanniques qui l’ont voulue, ne capituleront. Ils pousseront les gouvernements européens à impliquer leur population et leur industrie à leurs fins stratégiques propres. Tout sera bon pour tordre le bras de ces Européens pour qu’ils se soumettent. Et arrivera un jour où les Britanniques appliqueront ce concept qui leur va si bien : « First in, first out » laissant seuls les Européens dans un conflit post-Brexit dont ils ne voulaient pas. Cette volonté britannique pourrait-elle être poursuivie avec le Kazakhstan comme second objectif ?

L’Europe de l’Atlantique à l’Oural brûlera. Il n’y aura plus ni d’Europe ni de Russie. La stratégie britannique aura gagné comme Pyrrhus le Grec gagna contre les Romains en 280 av JC, mais laissant l’espace romain se reconstituer pour devenir plus tard l’empire romain.

 

NDLR : Le 28 mars 2024, la presse rapporte que les États-Unis pressent la France de cesser toute coopération avec Rosatom dans la fabrication de b TVarres de combustibles. Il est dit que le marché des barres dans les anciennes centrales Rosatom situées en Europe de l’Est doit revenir à Westinghouse :

« Sollicité par Le Canard enchaîné, le Quai d'Orsay rejette l'idée d'une guerre économique engagée par les États-Unis, même si la proposition de loi venait à être adoptée. EDF possède 80 % de l’entreprise publique Framatome et pourrait également être touchée par cette décision. À noter que Westinghouse, firme américaine, rivale de la coentreprise franco-russe, aurait alors le monopole pour approvisionner en combustible les centrales d'Europe de l'Est, de conception « soviétique ».

Ces propos confirment bien ce qu’a déjà publié France Soir.

La tribune complète en pdf.

L’auteur de cette analyse en trois parties, Etienne BOMMIER, est entré à l’Ecole de l’air en 1975. Breveté pilote chasse, il a exercé sa première moitié de carrière au sein des escadrons de chasse de l’armée de l’air. Durant la deuxième moitié, il a été au fait de la conduite puis de l’inspection des opérations à l’état-major des armées. Il a aussi été professeur de stratégie militaire à l’Ecole de Guerre. En 2008 à l’heure de quitter l’uniforme comme colonel, il entre dans l’industrie chez Alstom Hydro Power (AHP). Directeur de projet, il travaille trois ans sur les projets AHP en Russie. Il est basé à Moscou. Il est rapidement nommé responsable du « Business development », ce qui lui permet de rencontrer de nombreux bureaux d’études, des sous-traitants Russes, des chefs de centrales hydroélectriques à Norilsk, à Irkutz, à Saratov etc, mais aussi dans les anciens pays de l’URSS Kirghizistan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Arménie, Géorgie, Ukraine, Belarus etc. Il a acquis une connaissance de la culture du travail dans ce monde et porte une appréciation fondée sur l’expérience de terrain. Il trouve d’ailleurs qu’il y a beaucoup de similitudes entre la conduite d’une opération militaire et celle d’un grand chantier. D’un côté on parle de situation et d’ordre de bataille (ODB) quand de l’autre on parle contrat et annexes, règlements des industries, coutumes locales, normes ... De tous les côtés, les objectifs doivent être clairs et toujours bien compris et acceptés de tous. Il y a réussite quand tout le monde y trouve son compte, sinon il y a échec quand les deux parties jusqu’auboutistes vont, de jure et de facto, jusqu’à leur propre anéantissement par des combats sans issue, avec leurs lots de destructions ou par des actions en justice qui pourrissent toutes les belles choses qui ont été faites auparavant.

 

 

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