Elon Musk rachète Twitter... avec la liberté d'expression?

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Teresita Dussart, pour FranceSoir
Publié le 25 avril 2022 - 21:50
Mis à jour le 26 avril 2022 - 20:20
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Elon Musk
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AFP
Elon Musk, "absolutiste de la liberté d'expression" (selon lui).
AFP

CHRONIQUE — Le rachat de Twitter Inc. par Elon Musk a connu une brusque accélération ce lundi. Le conseil de direction et le fondateur de PayPal, Tesla, Boring et SpaceX auraient rapproché leurs positions, peu de temps après l’ouverture de la session de Wall Street.

Et par ce tweet, Elon Musk semble annoncer ce que tous attendaient : une affaire conclue !

Traduction : "J'espère que les pires de mes détracteurs resteront sur Twitter, parce que c'est ça, la liberté d'expression".

L’offre d’Elon Musk

Le 14 avril, Elon Musk avait adressé une offre spontanée de rachat total des actions ; fixant leur prix à 54,20 dollars, soit une valeur premium de 54 % en relation au prix d’acquisition des premières actions de janvier. Il avait alors expliqué dans un communiqué adressé à la Securities Exchange Commission (SEC) : "J’ai investi dans Twitter parce que je crois dans son potentiel pour être la plateforme de la liberté d’expression sur toute la planète, et je crois que la liberté d’expression est un impératif social pour une démocratie qui fonctionne […] Mais elle [la plateforme, ndlr] a besoin d’être transformée."

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L'offre globale du rachat total des actions est de 43 000 millions de dollars (39 500 millions d’euros). C’est ce que Bret Taylor (président du Conseil d’Administration) a reçu, assorti de l’avertissement qu’il n’y aurait pas d’autre offre. Elon Musk précisait alors que s’il ne pouvait compter sur l’ensemble du paquet actionnarial pour en faire une compagnie privée délistée, il revendrait son paquet de 9,4 % acquis au début du mois d’avril, précipitant à la baisse le cours de l’action.

Le chaos entre actionnaires… et employés

Au cours du dernier week-end, son offre avait semé le chaos entre actionnaires. D’une part, se trouvait une minorité espérant pouvoir tirer une offre à 64 dollars, au vu des résultats trimestriels à venir. D’autre part, une majorité exerçant une pression de chaque instant sur le directoire pour le conditionner à accepter l’offre en l’état, craignant qu’Elon Musk ne retire sa proposition avec la même célérité avec laquelle il l’avait formulée.

Et enfin se trouvaient ceux qui espéraient encore qu’un troisième acteur, saoudien probablement, renchérisse. Mais peu de candidats disposent d’une fortune de 230 000 millions d’euros et sont prêts à investir le cinquième de leurs avoirs liquides ou illiquides dans un seul panier. Surtout lorsque la valeur de celui-ci est sujette aux évolutions algorithmiques, lesquelles d’un instant à l’autre peuvent venir modifier le panorama des plateformes de communications.

Il existait aussi une quatrième force concernée, non financière, que l’achat intégral de Twitter par Elon Musk préoccupait au plus haut point. Le côté frondeur de l’homme le plus riche du monde, son irrévérence pour les poncifs politiquement correct, la manifestation de liberté d’expression dont il fait part lui-même sur son compte, suivi par 80 millions de followers, a mis en émoi les 7 500 employés. Le personnel de Twitter s’est habitué à exercer le métier de commissaire politique sous couvert de modération. Elon Musk ne semble pas porter dans son cœur ces employés, si l’on en croit son commentaire selon lequel il ferait du siège de Twitter... une maison pour SDF. 

"Désolé d'être un absolutiste de la liberté d'expression"

Les algorithmes qui poussent les contenus considérés comme positifs et les "shadow ban" pour les autres, se sont intensifiés ces deux dernières années, créant toute une série de réseaux parallèles. Le réseau Parler et True Social (celui de Donald Trump) en sont des exemples. Bien qu’aucun de ceux-ci ne puisse se mesurer avec l’original.

La vision absolutiste de la liberté d’expression tranche avec celle des autres oligarques de la "high tech" américaine, dont Bill Gates, qu’Elon Musk a moqué ce week-end en le juxtaposant à un "mème" d'homme enceinte. Cette liberté perturbe d’autant plus que le Sud-africain est un homme à qui l'on peut difficilement imputer une affiliation politique, même s’il a déjà fait savoir qu’il restaurerait le compte de Donald Trump.

Elon Musk s’offre le luxe de l’humour sans risque d’être laminé par la "cancel culture". Il semble inaccessible à la culture "woke". Aussi n’hésite-t-il pas à se moquer de Netflix et de ses contenus moralisateurs et barbants. Dans un tweet du 14 mars, il publie un tweet avec l’image de Pablo Escobar, le trafiquant colombien des années 80 sur une balançoire, assorti de la légende : "Netflix, attend la fin de la guerre pour faire un film sur un gars ukrainien, noir, qui tombe amoureux d’un soldat russe transgenre". La veille, il avait publié un logo avec le drapeau arc-en-ciel LGBT et le drapeau ukrainien, avec le texte : "Je soutiens le truc en cours". Il faisait par là allusion à la culture des mots d’ordre de soutien aux causes successives, reconnues comme politiquement correctes. D’autres, pour beaucoup moins que cela, voient leur compte bloqué.

Une tentative de l’amadouer a bien été exercée en lui proposant, à la suite de la première acquisition de 9,2 %, d’entrer au Conseil d’administration de l'entreprise. Mais Elon Musk a flairé le piège. Une fois admis au Conseil, il aurait été astreint au plafond d’investissement de 14 millions d’actions. Par ailleurs, faisant partie de l’organe recteur, il aurait été obligé de limiter ses saillies sur le fonctionnement de Twitter. Il faut dire qu'il compte parmi ses principaux détracteurs, malgré le fait que ce soit son canal de communication préféré. Il a souvent critiqué les comptes anonymes, la carence d’authentification, la censure, la stratégie de publicité. Récemment, il a encore dit que "Twitter était en train de mourir".

Le potentiel d’un réseau redevenu libre, obéissant aux standards démocratiques occidentaux pré-censure oligarchiques sidère, tant il est vrai que la censure s’est normalisée. Cette liberté pourrait toutefois de nouveau être limitée, cette fois sur autre front, celui de la Commission européenne. Le 23 avril, la fonctionnaire Ursula von der Leyen, prenant l’initiative d’une des mesures dictatoriales auxquelles elle nous a habitués, a mis en avant le projet de "Lois de Services Digitaux", mieux connu par son anagramme DSA en anglais. Comme tous les textes visant l’organisation bureaucratique de la censure et la répression, il s’agit de lutter contre "les fausses informations" et de "protéger les citoyens de l’incitation à la haine". Le texte va jusqu’à prétendre, comme Elon Musk, que son objectif est de "protéger la liberté d’expression". Le projet d'Ursula von der Leyen doit être adopté par les Parlements des États membres avant d’entrer en vigueur en 2023. Il se peut alors que tous les millions d’Elon Musk se heurtent à l’absolutisme européen.

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