"Goliath": véritable leçon sociétale sur toile de fond écologiste

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Axel Messaire, pour FranceSoir
Publié le 14 mars 2022 - 12:00
Mis à jour le 18 mars 2022 - 17:24
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Goliath Frédéric Tellier
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"Goliath" est un film français coécrit et réalisé par Frédéric Tellier, sorti en salle le 9 mars 2022.
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CRITIQUE — Si sa dimension engagée l'empêchera sûrement de flirter avec les plus grands, "Goliath" porte tout de même bien son nom. Le temps long de la réalisation cinématographique a permis à Frédéric Tellier (Affaire SK1, Les hommes de l'ombre, Sauver ou périr...) de mener son enquête et de frapper un grand coup, d'autant que son œuvre arrive à point nommé. Que ce soit sur le plan judiciaire, politique ou sociétal, elle révèle au grand jour les trafics d'influence qui se tiennent dans l'ombre des intérêts.

Si c'est le sujet de l'écologie qui a ici été choisi en toile de fond, ce film est autant une ouverture qu'une leçon, qu'il serait bon de retenir à bien d'autres égards.

"Inspiré de faits réels"

Nous suivons l'histoire de Patrick (Gilles Lellouche), avocat déterminé en quête de sens, qui défend une famille victime des dégâts causés par les pesticides, contre un géant de l'industrie agrochimique. D'un côté, le militantisme écologiste est incarné par France (Emmanuelle Bercot) ; de l'autre, le lobbyisme en faveur des pesticides l'est par Mathias (Pierre Niney).

Patrick, qui s'est engagé dans l'affaire suite au décès d'une jeune agricultrice atteinte d'un cancer, aura toutes les peines du monde à convaincre la justice du lien entre l'exposition aux pesticides et l'apparition de la maladie. Mais, plus il va être confronté à l'industrie agrochimique et à ses stratégies de manipulation, plus il va prendre le combat à cœur, rencontrant par ailleurs des soutiens de poids. Par la force des choses, il devient le porte-parole de toute une frange de la population française, meurtrie par une politique agricole pensée pour la rentabilité, et mise sous silence par la communication des lobbies. Ensemble, ils luttent contre l'entreprise "Phytosanis", qui pour une fois, sera bien obligée d'aller jusqu'au bout pour éviter que ses secrets soient dévoilés.

Fiction explicitement "inspirée de faits réels", l'on devine sans mal que le film raconte en réalité l'histoire du glyphosate en faisant référence à des entreprises telles que Monsanto. Ironique, Frédéric Tellier précise dès le début que les ressemblances avec des personnages existants ou ayant existé n'est ni involontaire ni purement fortuite.

Les acteurs sont bons sans être excellents. Les dialogues sont réalistes. Les prises de vue saccadées donnent parfois la nausée. Les images n'ont rien d'incroyable, mais le tout respire profondément l'authenticité, et c'est là tout ce qui compte pour transmettre le message de fond.

"Dans ce combat, ils n'ont pas les mêmes armes"

Au début de l'histoire, Mathias n'est ni plus ni moins qu'un bon communicant, adepte des joutes verbales et professionnel de la manipulation : un lobbyiste. Il fait sa fortune en défendant corps et âme les intérêts de l'entreprise qui l'embauche, promouvant l'usage des pesticides en France.

Mais, quand jaillit le scandale sur la "tétrazine" et alors que les médias offrent l'opportunité à Patrick de porter la voix des agriculteurs, le lobbyiste entame une lutte périlleuse contre la robe noire. Pour cela, il jouera une à une toutes ses cartes, éprouvant toujours plus la bravoure et la loyauté de l'avocat.

Frédéric Tellier, ce faisant, dessine avec talent toute une panoplie de techniques manipulatoires utilisées par les "tireurs de ficelles", allant du simple débat à la corruption, en passant par les menaces, le discrédit organisé, l'inondation des réseaux sociaux grâce aux "bots" et aux "trolls", le démenti des études approuvées, l'illégalité... Le personnage de Mathias se fait aussi fort de réseaux tentaculaires, serrant volontiers la main de ministres, de scientifiques ou d'avocats pour arriver à ses fins. Le réalisateur met ainsi en exergue la quasi-omniprésence des conflits d'intérêts et l'importance cruciale... de l'argent.

En face de lui, Patrick n'a que peu d'armes. Cela étant, sa ténacité et sa persévérance finiront par lui attirer les foudres du géant. Comme il le dit justement : "Cela veut-il dire que je vous fais peur ?" Par ailleurs, Frédéric Tellier transmet avec beaucoup d'authenticité la simplicité et l'humanité du "camp d'en face", des écologistes, du peuple français.

"Les gens sont perdus, il faut les guider"

La façon dont le combat est dépeint à travers ce film nous enseigne trois choses essentielles : que nous vivons dans un monde où l'appât du gain a souvent raison de l'humain ; que pour lui, l'élite d'un pays peut verser loin dans l'abject ; et enfin, que le peuple ne peut lutter que s'il est soudé.

Une morale qui peut s'appliquer à bien d'autres sujets que celui de l'écologie. C'est ce que nous laisse comprendre Frédéric Tellier, notamment à travers les dialogues du film. Bien que son scénario ait été bouclé en mai 2019, le tournage ayant ensuite eu lieu pendant l'épidémie de Covid-19, le réalisateur ne s'est pas privé d'en faire mention à plusieurs reprises, laissant presque sous-entendre qu'il s'agissait du même problème. Çà et là, il glisse d'habiles clins d'œil à ce que nous avons vécu en 2021. L'opposition (ici écologiste), par exemple, il l'a fait "condamner avec la plus grande fermeté" par l'un de ses personnages, dont le spectateur avisé devinera l'alter ego du monde réel sans trop de mal. Et cela, au risque de se faire taxer du passe-partout "complotisme", lui aussi évoqué.

"Vous savez, se justifiera Mathias vers la fin du film pour convaincre son collaborateur de persévérer dans le métier, des Français croient que le ministre de la Santé est proche des laboratoires pharmaceutiques qui produisent les vaccins, [...] d'autres croient que l'Homme n'a jamais marché sur la Lune, d'autres que des avions répandent du poison dans les airs pour on ne sait quelle raison, d'autres encore que la Terre est plate... Les gens sont perdus, il faut les guider." Peut-on y voir une vertu ? Bien sûr que non.

Cela étant, alors que le procès fait à "Phytosanis" touchait à sa fin et que le vote de l'Union européenne concernant les pesticides approchait, Frédéric Tellier aura l'intelligence de ne pas explicitement donner raison à l'un ou l'autre des deux camps. Il n'accordera la victoire à personne, et laissera le spectateur s'interroger : "Que peut-il se passer ensuite ?"

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