"Un autre monde": Vincent Lindon captivant dans le costume d’un dirigeant au bout du rouleau

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Corine Moriou, Grand reporter, pour FranceSoir
Publié le 08 mars 2022 - 18:01
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Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain dans « Un autre monde » réalisé par Stéphane Brizé
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CRITIQUE — Directeur performant dans un groupe mondialisé, Philippe Lemesle ne sait plus répondre aux injonctions folles de sa direction. On le voulait hier dirigeant, on le veut aujourd’hui exécutant. Philippe et sa femme se séparent, un amour sacrifié sur l’autel du travail.  

Philippe Lemesle (Vincent Lindon) campe un dirigeant à la dérive. Sommé de virer 58 personnes - alors que la multinationale Elsonn dont il dépend fait de juteux profits -, il cherche une échappatoire pour sauver ses salariés sur un site industriel de 500 personnes.

Les dégâts collatéraux sont considérables. Son épouse (Sandrine Kiberlain, ex-compagne dans la vie jusqu’en 2003) lui reproche de vivre un enfer, elle entame une procédure de divorce. La première séquence montre le couple avec leurs avocats, incapables de négocier les détails financiers de leur séparation. Ils s’aiment encore.

On plonge immédiatement dans l’intensité d’un drame dont on devine l’issue fatale. Il y a la guerre entre la Russie et l’Ukraine et il y a la guerre économique, une guerre pernicieuse qui n’est pas nouvelle, mais toujours d’actualité.

Présenté à la Mostra de Venise en 2021 (où il n’a reçu aucun prix), « Un autre monde » est le troisième film sur le monde de l’entreprise réalisé par Stéphane Brizé, fidèle à son co-scénariste Olivier Gorce et à son interprète fétiche Vincent Lindon, à nouveau bouleversant d’authenticité.

On ne parlera pas d’une trilogie bouclée, car le réalisateur n’a pas dit son dernier mot sur la dureté du travail, un thème assez peu traité au cinéma. Son inspiration, dit-il, découle de ses rencontres de film en film entraînant de nouvelles réflexions, ces réflexions amenant un nouveau sujet.  

Dans « La Loi du marché » (2015), un quinquagénaire au chômage accepte un poste de vigile dans un supermarché et doit fliquer les pickpockets et les employés. Vincent Lindon obtient alors le César du meilleur acteur lors de la 41ème cérémonie après avoir été nominé cinq fois, sans succès. Le monde du cinéma, aussi, est cruel…  

Dans « En guerre » (2018), un leader syndicaliste s’oppose à la fermeture d’une usine de 1100 salariés basée à Agen. Les hommes politiques, l’Élysée sont impuissants à sauver les emplois face à un dirigeant allemand intransigeant qui a englouti les aides françaises sans vergogne.

Avec « Un autre monde », le film se présente moins comme un documentaire que les deux précédents. Mais des « vrais gens de l’entreprise » ont passé un casting et jouent un rôle. Ils travaillent dans une usine qui fabrique des pièces détachées pour le secteur de l’électroménager. Ils ont vraiment la gueule de l’emploi et le réalisme des scènes crève l’écran. On y retrouve notamment Didier Bille, un ancien DRH qui a publié « DRH, la machine à broyer » et a donné naissance au mouvement #BalancetonDRH.  

Un dirigeant au bout du rouleau

Vincent Lindon dans le bureau d’un site industriel d’Elsonn

Après avoir campé le chômeur et le syndicaliste, Vincent Lindon passe de l’autre côté du miroir. Stéphane Brizé nous montre le directeur d’une usine de province au bout du rouleau. Il n’est plus capable d’accepter ce qu’on lui demande, alors que ce qu’on lui demande est inacceptable.

La caméra fait des gros plans sur Philippe Lesmesle, cet homme seul, rongé par l’angoisse. Sa santé mentale et son équilibre physique sont en danger.

Bon petit soldat du capitalisme, il noue consciencieusement sa cravate le matin. Dans son bureau, il affiche une fausse autorité. Il a déjà fait des plans sociaux, il n’y croit plus. Il n’est plus cet homme-là qui pensait sauver 500 emplois en sacrifiant 58 personnes.

Le ressort est cassé, il enchaîne les réunions avec ses managers et les rendez-vous au siège parisien de la direction France. Il avale cachet sur cachet, court sur un tapis roulant. Le soir, il est rivé sur son ordinateur, un sandwich à la main. Comme un animal traqué, il semble suffoquer, condamné à exécuter les ordres.

« La multiplicité des axes dans certaines scènes traduit la sensation d’encerclement, d’enfermement du personnage. Les problèmes arrivent de partout, il n’a pas de répit comme un homme en mer dans une embarcation percée de toutes parts, qui essaie d’empêcher l’eau de s’engouffrer par toutes les failles des parois », explique Vincent Brizé lors d’une interview destinée à la presse. 

Un dernier sursaut d’optimisme

Philippe pense avoir trouvé une solution alternative : supprimer les primes et les bonus des dirigeants pour la France, pour réaliser les économies exigées et ainsi éviter les licenciements.

La « présidente France » du groupe est incarnée par la journaliste Marie Drucker, pour la première fois au cinéma. Elle est parfaite en dirigeante glaciale qui manie la novlangue auprès de ses cinq directeurs de sites, tous sur un siège éjectable. Elle a l’assurance du camp des victorieux de la mondialisation. Sur les starting-blocks, elle vise la présidence Europe… si sa mission se passe bien. Acculée à présenter le projet alternatif, elle reste prudente et n’en endosse pas la paternité.

En visioconférence, le big boss américain juge d’abord la proposition créative, intelligente, puis la rejette violemment. Il explique que les actionnaires attendent avant tout des dirigeants qu’ils démontrent leur « capacité à dégraisser ». L’horrible expression a été lâchée ! « Même moi, j’ai un patron devant lequel je suis responsable. Ce patron, c’est Wall Street. » Tout est dit. C’est la loi du marché. Thème récurrent dans l’œuvre de Brizé avec, cette fois-ci, le projecteur braqué sur un cadre dirigeant victime d’un système inhumain dominé par les marchés financiers.

Une vie familiale brisée

Pour l’occasion, Sandrine Kiberlain a abandonné ses jolies boucles blondes flottant sur les épaules. Petit chignon serré, elle offre le visage sans fard d’une épouse dévastée par la souffrance. À 50 balais, Anne Lemesle, mère de deux grands enfants, a tout sacrifié sur l’autel de la carrière de son mari. Elle est effrayée par son avenir de femme seule.

Elle donne rendez-vous à son futur ex-mari sur un parking. On oublie que Vincent et Sandrine sont deux grands acteurs qui ont partagé une tranche de vie, tant leur jeu est juste, sensible. Sans doute ont-ils puisé dans les ressorts de leur intimité passée pour délivrer une telle performance.

Avec Stéphane Brézé, les décors sont minimalistes. Toute son attention est portée sur les protagonistes, leurs émotions. Lors de la visite de la maison par des acquéreurs potentiels, on ne voit aucune pièce du lieu de vie commun. Rien, absolument rien. La caméra est braquée sur le visage de Philippe enfermé dans un mutisme douloureux.

Le fils a disjoncté. Il a menacé un professeur avec un compas. Il ne manquait plus que cela ! À l’hôpital, le jeune homme joué par Anthony Bajon semble avoir endossé les obsessions de son père. Il s’acharne sur des chiffres pour calculer la durée du trajet de ses parents venus jusqu’à lui. À qui la faute ?

Quelques jours plus tard, il annonce qu’il a eu Mark Zuckerberg himself au téléphone qui lui a promis un job chez Facebook. D’ici là, il doit réussir ses examens dans une école de commerce. Il rêve d’intégrer le monde de la high tech, des GAFAM. Un autre monde, loin du job « terrain », ringard et ingrat de son père, responsable d’un site industriel en province.

Pourquoi ce film s’intitule-t-il « Un autre monde » ? Est-ce la nostalgie d’un monde d’avant où une certaine forme de paternalisme dans les entreprises familiales garantissait la stabilité de l’emploi ? Philippe qui renoue avec son monde intérieur et sa propre vérité ? Le monde futur fantasmé par son fils ? Le nouveau monde supposé advenir suite à la crise de la Covid-19 ? Le réalisateur offrait une première réponse dans « En guerre ». À chacun d’apporter sa propre interprétation à cet instant-là, début 2022.

Dernière séquence : Philippe, Anne et leur fils marchent ensemble dans un champ de fleurs. C’est le réconfort de la nature loin du monde brutal de l’entreprise. La nature, elle, est fidèle au monde du vivant.

Camille Rocailleux accompagne la narration avec une musique de cordes et une voix lyrique qui élève l’âme des braves qui sont à terre. Le film s’achève par la superbe chanson d’Anne Sylvestre « Les gens qui doutent ».

Cette fiction est nourrie par une vingtaine témoignages de cadres supérieurs que Stéphane Brizé a pris la peine de rencontrer avant de tourner. Ils travaillaient dans l’industrie mécanique, la métallurgie, la banque, la publicité, les assurances, les cosmétiques. Le réalisateur s’appuie sur un matériau solide, réaliste, sans artifice. Cela lui permet de décrire une autre forme de prolétariat, celle qui touche les dirigeants qui, à un moment de leur carrière, ne jouent plus le jeu.

Mais va-t-il rester des candidats pour prendre des postes à responsabilité dans les entreprises ? C’est une autre histoire…

La taxe « Jean Valjean » pour les super riches

On le sait, Vincent Lindon est un comédien engagé. Tous ses choix au cinéma tiennent sacrément la route. Chaque fois, il défend une cause et nous livre une interprétation sensible, humaine qui amène à la réflexion.  

En mai 2020, en pleine crise sanitaire, il a publié une tribune dans Mediapart dans laquelle il critiquait les choix gouvernementaux : le confinement jugée pratique moyenâgeuse, la crise de l’hôpital, la baisse de l’APL de cinq euros, la vente de grandes entreprises comme Alstom…  

À période exceptionnelle, contribution exceptionnelle. Vincent Lindon a proposé une contribution baptisée « Jean Valjean » en hommage à Victor Hugo, l’auteur des Misérables qui a œuvré à son époque pour aider les plus pauvres. Cette contribution exceptionnelle serait financée par les patrimoines français détenant plus de plus de 10 millions d’euros, à travers une taxe progressive de 1 à 5%, avec une franchise pour les premiers 10 millions d’euros.

D’après les économistes que l’acteur a pris le soin de consulter, cette contribution représenterait 36 à 37 milliards d’euros qui seraient distribués aux quelque 21,4 millions de foyers trop pauvres pour être assujettis à l’impôt sur le revenu.

« On construit sa vie sur ce que l’on donne, note Vincent Lindon dans une interview pour la promotion du film. Avoir une voiture plus grande, une maison de plus, ça ne sert pas à grand-chose. Pour avoir un peu plus, on fait beaucoup de mal à beaucoup, beaucoup… »

Un autre monde, un film de Stéphane Brizé, 1h47, en salle depuis le 16 février 2022

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