« Les juges et l’assassin » : un livre avec moins d’informations que d’omissions ?
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Première partie : impréparation et improvisation – des décideurs peu inspirés
Grâce à une « enquête secrète au cœur du pouvoir », les grands reporters Gérard Davet et Fabrice Lhomme promettent sur la 4e de couverture « nous allons tout vous révéler », même si des « impasses » sont annoncées ; il s’agit des travaux de la Commission d’instruction de la Cour de justice de la République (CJR) sur les responsabilités pénales des trois ministres en charge au premier semestre 2020 de la gestion de l’épidémie Covid 19, le premier, Philippe, et les deux ministres de la Santé successifs, Buzyn et Véran.
Après leur propre enquête publiée à l’automne 2020 par Le Monde sur la mauvaise gestion de la crise, les auteurs ont enchaîné – en bénéficiant disent-ils d’une ‘source’ au sein de l’enquête, et d’un accès au dossier complet de l’instruction (un million de documents) - sur les travaux des trois magistrats instructeurs, lancés dès juillet 2020 à partir du constat de la Commission des requêtes.
Leur saisine est limitée au manque de masques, de gel hydro-alcoolique, de blouses de protection, au retard d’activation de la Cellule interministérielle de crise et d’un confinement, ainsi qu’à la non-annulation du premier tour des élections municipales, des difficultés in fine passagères. Du coup, est-il pertinent de citer à ce propos le chiffre de 170 000 victimes du Covid19 en France de 2020 à 2025 (sic) sans a minima rappeler que leur âge moyen était proche de celui de l’espérance de vie en France, et que les hôpitaux étaient incités à déclarer en Covid19 les décès multi-factoriels ?
Les auteurs dressent un tableau convainquant des insuffisances initiales de l’exécutif : un plan pandémie de 2011 qui transfère aux employeurs (notamment les hôpitaux) la charge de stockage des masques FFP2 sans s’assurer de l’exécution d’une consigne restée inconnue de nombreux acteurs clefs ; une administration de la Santé dont les décideurs (ministres successifs - Touraine, Buzyn, direction générale de la santé (DGS), Santé Publique de France (SPF)) se rejettent la responsabilité d’une disparition progressive des stocks par obsolescence et par non reconstitution ; un établissement, SPF, issu d’une fusion en 2014 mal digérée ; des décideurs de la Santé qui s’efforcent longtemps de conserver la gestion de crise sans passer en interministériel ; un manque d’efficacité voire d’interaction au niveau local entre les deux verticales administratives, l’Intérieur (les préfets) et la santé (les agences régionales ARS). Les auteurs pointent la mauvaise volonté (prévisible !) des mis en cause, ministres et fonctionnaires, de même que les ‘arrangements entre amis’ préalables aux séances des auditions parlementaires. A contrario , la non-mobilisation du corps diplomatique que regrettent les auteurs ne semble guère avoir eu d’impact.
Ex-post, il peut sembler clair que la Cellule interministérielle de crise aurait dû être activée plus vite par Matignon, et le plan pandémie, certes prévu pour une pandémie grippale, être appliqué, bien sûr sur une base mutatis mutandis (par exemple, les enfants n’étant pas sensibles au virus Covid 19, à la différence de celui de la grippe, les mesures de fermeture des classes n’avaient guère de sens): cela aurait peut-être évité l’imagination (préfectorale ?) débordante à l’origine de maintes mesures absurdes que chacun a en tête, dont la chasse aux promeneurs sur les plages et dans les forêts, ou l’empêchement des bains de mer des seniors de Biarritz.
Sur l’instant cependant, avec le nombre d’alertes au virus précédentes qui – suite à l’application du principe de précaution ? - se sont avérées exagérées (SARS CoV1, EBOLA, MERS, H1N1, etc.), la réticence initiale de Matignon pour lancer un dispositif complet et innovant ne devrait guère étonner : COVID 19 est la première épidémie mondiale, dont la quasi-simultanéité et la diversité de souche inter-pays demeurent à expliquer, doublée de surcroit d’une série de vagues rapprochées de variants inédits dans l’histoire des épidémies.
Un tableau est dressé de la qualité des décideurs : Buzyn est présentée comme une scientifique pure : ce n’est pas évident car son parcours institutionnel (Institut National du Cancer, Haute Autorité de Santé) et ministériel l’a éloignée de la pure science. Le tableau est celui d’une bien faible femme, leader peu charismatique, ayant eu du mal à constituer son équipe rapprochée, ignorante de sujets clefs de son ministère (perle : « c’est quoi une pandémie ?»), incohérente (elle assure avoir anticipé la gravité de la crise, sans organiser son ministère en conséquence), incapable de renoncer à son projet électoral parisien dont elle sort ridicule, et continuant à s’agiter après son départ du ministère. Son ‘DGS’, Jérôme Salomon, apparait lui aussi incohérent, plus soucieux de son avenir que d’optimiser le fonctionnement de SPF dont les deux responsables successifs ressortent comme des erreurs de casting ; il a sauvé sur les masques la mise à sa ministre par ses petites commandes de janvier et début février 2020, exécutées lentement par SPF.
Sur Buzyn, les grands reporters omettent de creuser, voire mentionner, bien des aspects : comment s’est fait sa nomination comme ministre, alors que le favori de Matignon était Véran ? Sur quel site internet Buzyn a-t-elle vu évoquer, peu après le 25 décembre 2019 dit-elle, une épidémie à Wuhan ? Ne serait-ce pas plutôt une information parvenue via la coopération scientifique franco-chinoise ? Comment peut-elle dire « depuis le 20 (sic) décembre je ne pense qu’au coronavirus », alors que la nature du virus n’est connue qu’à partir du 10 janvier ? A-t-elle été informée mi-novembre 2019 du renseignement des ‘services’ étatsuniens (en l’espèce le renseignement médical militaire), communiqué à l’OTAN et Israël, sur une épidémie de pneumonie à Wuhan, rendu public en avril 2020 ? Était-elle informée des recherches de ‘gain de fonction’ sur coronavirus financées aux Etats-Unis, ou des travaux de Moderna, dont le français Bancel, ex-directeur général de Bio-Mérieux, était directeur général, sur un ‘vaccin’ ARN(m) fondé sur une protéine spike de coronavirus dès fin 2019 ?
N’est pas non plus citée la seconde mise en cause de Buzyn devant la CJR pour son implication dans l’affaire de la Chlordécone (traitement agricole utilisé aux Antilles, lié à des cancers de la prostate), pour laquelle elle a bénéficié en 2022, à la Commission des requêtes de la CJR, d’un surprenant « manque d’intérêt pour agir » du syndicat agricole local.
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